mercredi 20 décembre 2006

"L'enfer c'est les autres"

Photo de Michaïl Boulgakov

Pour beaucoup un appartement communautaire est encore une spécificité de la Russie et des anciens blocs de l'Est, mais de façon générale, pour un habitant de l'ouest de l'Europe il s'agit d'une notion un peu abstraite. Qui peut se vanter chez nous d'en avoir vraiment vu un?
Depuis mon arrivée à Moscou, je me suis demandée plusieurs fois s’il en existait toujours et si tel était le cas, s'il était possible d'en visiter? J’ai parcouru mon guide du routard plusieurs fois et je suis tombée sur « l’appartement de Boulgakov ». En regardant d’un peu plus près, je me suis rendue compte qu’il n’était pas loin de chez nous sur la rue Bolchaya Sadovaïa au numéro 10.

Un samedi d’hiver, en manque d'exotisme soviétique et ne sachant trop que faire, je décide de partir le visiter avec ma copine Marie.

Il s’agit de l’appartement communautaire numéro 50 qu’habita Boulgakov (écrivain originaire de Kiev – auteur du « Maître et Marguerite »), de 1921 à 1924. Il n’en garda pas, dit-il un souvenir impérissable (je le comprends !). Comme tous les appartements communautaires qui se respectent il y a une pièce par famille (que je considère comme petite), les sanitaires et la cuisine sont bien évidemment collectifs.

Après de nombreux conflits entre les habitants de la maison et une association bénévole qui voulait en faire un musée, cette dernière a finalement gagné son pari et l’appartement-musée est ouvert au public depuis peu. Leur projet était de reconstituer l’appartement communautaire des années 30. On y trouve d’ailleurs des meubles et des objets d’époque et une des premières pièces à l’entrée à été aménagée en une petite salle de concert. Il y a quelques tables où les curieux et les admirateurs peuvent prendre un thé en écoutant gratuitement des chanteurs en uniforme soviétique entonner des chants patriotiques ou traditionnels. L’atmosphère est très bon enfant et on a l’impression d’avoir fait un bond dans le passé de plusieurs dizaines d’années. J'avais donc trouvé ce que je cherchais!

J’ajoute que des centaines de milliers de russes, aujourd’hui encore, vivent dans des appartements communautaires et que ce reliquat de l’époque soviétique résiste, à travers les décennies, aux politiques mises en œuvre pour l’éradiquer.

L’enfer de la vie en appartement communautaire « kommunalka » perdure depuis bientôt 90 ans en Russie. Il concerne des milliers de Russes, contraints de vivre ensemble sans qu’aucun lien familial ou social ne les lie.Les kommunalki sont apparus en 1917, alors que la crise du logement, liée à l’explosion démographique urbaine, nécessitait une solution urgente. En effet, l’idéal bolchevique d’une organisation sociale dans les maisons communes s’avéra vite irréalisable, en raison notamment de son coût.

Le pouvoir soviétique décida donc, dès mars 1918, de réquisitionner tous les hôtels particuliers et les appartements de «bourgeois». On eut tôt fait de les réaménager et d’y installer, provisoirement, des familles ouvrières, logées aux côtés des propriétaires. Ces derniers furent définitivement privés de leurs droits en 1929. Dès lors, c’est l’Etat seul qui géra le patrimoine immobilier national.

Dans les années 1930, les couches supérieures de la société soviétique commencèrent à s’embourgeoiser et à aspirer à un mode de vie plus confortable. Si, dix ans auparavant, toute manifestation de la vie «privée» était contre-révolutionnaire, celle-ci fut alors encouragée. C’est à cette époque qu’on lança des programmes de construction d’immeubles de «style stalinien».

La kommunalka restait encore l’habitat de la majorité de la population, avec son mode de vie, ses conflits, sa saleté, ses parties communes dégradées… Ce qui n’était pas un projet idéologique mais un mal temporaire s’ancra donc dans le temps et dans la société soviétique. Après la Grande Guerre Patriotique, une politique nationale de logements fut mise en œuvre. «A chaque famille – son appartement !» devint le slogan officiel. On construisit alors des immeubles sobres et fonctionnels, aux plafonds bas et aux pièces plus petites.

Ainsi, dans les années 1960, plus de la moitié des appartements des grandes villes étaient habités par une seule famille. Leningrad était alors surnommée la «ville des kommunalki» («gorod kommunalok») : elle comprenait (c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui) le plus grand nombre d’appartements communautaires de toute l’URSS. Ensuite venait Moscou. Les villes de province, elles, restaient relativement épargnées par ce phénomène.

Malgré ces efforts, le manque de logements contribua au maintien des kommunalki. Pour désengorger les listes d’attente d’accession aux appartements particuliers, certains individus en étaient d’emblée exclus : célibataires, retraités et jeunes mariés.

A partir des années 1970, les couches sociales idéologiquement favorisées se virent attribuer plus rapidement un appartement. On assista ainsi à une homogénéisation de la composition sociale des kommunalki : une étude réalisée en 1988-1989 à Leningrad montre que ce sont alors, en majorité, des personnes âgées ou pauvres qui y vivent.

A partir de 1991, les appartements ont pu être privatisés ; dans les kommunalki, il fallait que tous les voisins soient d’accord.

A partir de 1996, la privatisation d’une seule pièce à la fois a été autorisée. Des agences immobilières s’occupaient de reloger les anciens occupants, avant de vendre l’appartement à un particulier. Le nombre d’appartements communautaires a ainsi diminué de moitié en moins de dix ans. Restent aujourd’hui les immeubles les plus délabrés et les moins bien placés, peu propices à attirer de potentiels acquéreurs.

En 2002, on compte à Moscou 100.000 kommunalki, dans lesquelles vivent 452.000 personnes (5,3 % de la population de la ville). A Saint-Pétersbourg, en 2005, 70 % des appartements du centre ville sont communautaires et abritent 536.000 personnes (11,4 % de la population).

La nouvelle législation de 2005 fixe un terme à la privatisation des logements appartenant à l’Etat. Cette réforme devrait, théoriquement, faire disparaître les kommunalki. Défi d’autant plus urgent à relever que la question n’est pas seulement celle de la salubrité mais constitue également, et peut-être surtout, un problème d’ordre social : les occupants des appartements communautaires sont aujourd’hui en majorité des personnes âgées, des invalides, des alcooliques...

Depuis quelques mois, un universitaire de Iaroslavl organise des excursions de deux jours sur le thème «Notre pays, cet inconnu» : des octogénaires des kommunalki de la ville accueillent les touristes russes et étrangers, auxquels ils racontent leur histoire, leur vie ; ils les invitent à faire la queue pour aller aux toilettes ou se laver les mains, et à prendre part aux querelles de cuisine... Un moyen original de faire prendre conscience de la permanence d’un phénomène aujourd’hui quelque peu oublié…

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