jeudi 28 décembre 2006

Un homme, une architecture

photo: un des projets pour la construction du Palais des Soviets qui aurait été la plus haute réalisation au monde

---

L'architecture stalinienne est non seulement liée au pouvoir, elle est le pur produit d'un homme qui, à lui seul, incarnait le pouvoir: Staline. Son architecture apparaîtra à son arrivée au pouvoir et disparaîtra avec sa mort. Tout comme le caractère et la personnalité de Staline ne changeront plus suite à sa prise de pouvoir, l'architecture stalinienne restera inchangée de ses premiers essais à ses dernières réalisations. L'architecture stalinienne sera l'un des nombreux produits du stalinisme, produit utilisé non pas pour servir les prolétariens et le socialisme, mais les propres intérêts du Parti, de la bureaucratie et enfin de Staline lui-même. L'art sera relégué au rand de simple propagande.

---


Durant les années 20, alors que la prise du pouvoir par Staline n'était pas encore totale, on assiste en URSS à une explosion culturelle qui se déroule sur deux plans. L'un concerne les larges masses qui étaient auparavant privées de culture et des moyens d'y accéder. L'autre concerne les intellectuels, les futuristes et les constructivistes, ceux qui la veille étaient méprisés par la bourgeoisie et qui estiment leur heure venue.


---

Cette première partie de l'histoire culturelle de l'URSS est basée sur le rejet absolu de la culture ancienne et l'imagination des structures de la société à venir. Les architectes imaginent une nouvelle architecture technico-rationaliste. Ils créent "les nouveaux condensateurs sociaux", des bâtiments conçus comme des machines pour transformer l'homme. Le principal condensateur social, celui dans lequel devait naître un mode de vie nouveau, c'était le logement. C'est ainsi qu'apparaîtront les maisons communes. L'homme ne possède en propre que sa cellule de 9 m2 mais il a tout ce qui est nécessaire à son épanouissement social dans les lieux communs, bibliothèque, salle de musculation, club, etc... Tel est le modèle de civilisation qu'on se propose de bâtir au cours des années 20. Ce modèle restera une utopie.

---


Au vu des années 20, on peut se poser la question suivante: comment, dans un pays qui se veut être le berceau du socialisme avec un parti dirigeant prônant le pouvoir du prolétariat, une théorie aussi socialiste que celle proposée fut finalement condamnée et oubliée? Comment une architecture (constructiviste) en accord total avec les théories de la révolution fut-elle remplacée par une architecture réaliste socialiste qui, en fin de compte, n'a rien de socialiste?

---


Pendant les années 20 et le début des années 30, aucune discussion sur l'art, ne peut être conduite autrement qu'en terme politique, en rattachant le débat à la lutte politique en cours. A cette époque deux organisations d'architectes vont représenter le courant moderniste en URSS. La première est un mouvement formaliste qui ne prendra appui sur aucune considération politique. La seconde au contraire prétend se situer dans la ligne de l'édification d'une société socialiste. Les ennemis du modernisme s'organiseront en une Union des architectes prolétariens et sera constituée de jeunes architectes jusqu'alors inconnus dont la seule motivation est le pouvoir. Ils s'attaqueront au modernisme, et plus précisément au constructivisme, mouvement principal du modernisme. Du point de vue architectural, elle décrit vaguement une architecture prolétarienne mélangeant héritage culturel et technique moderne (prémisse du réalisme socialiste). La fin de tous les débats sera la même, se sont des "projets" éliminés suite aux décisions du Parti et aux volontés de la nouvelle classe dirigeante: la bureaucratie!

---


La fin des débats sera annoncée par la résolution du comité central et publiée dans la Pravda du 29 mai 1930 qui éclate comme un coup de tonnerre sapant les bases politiques et sociales sur lesquelles les constructivistes avaient édifié leurs théories architecturales. En deux mots, cette résolution condamne ces courants en les considérant comme "des conceptions nuisibles et utopiques qui ne tiennent compte ni des ressources matérielles du pays, ni du degré de préparation de la population (...). Tout ceci amènerait à d'extraordinaires dépenses et su discrédit de l'idée même d'une transformation socialiste du mode de vie."


---

Pourquoi cette décision? tout simplement parce que les bureaucrates se rendaient compte que ce nouveau mode de vie ne leur apporterait aucun avantage. Ils ne voulaient pas d'une architecture pour le prolétariat, ce qu'ils voulaient c'était vivre comme la bourgeoisie, celle qu'ils avaient combattue.


---

Ils utilisèrent d'autres arguments moins valables qui étaient par contre mieux compris par les masses dont le principal et le plus grave était que le constructivisme imite l'Occident. La fin des années 20 marque le début de l'ère stalinienne au cours de laquelle on ne pourra plus exprimer librement ses opinions. Elle marquera, dans le domaine des arts, le début de la théorie du réalisme socialiste, qui durera plus de 25 and et qui gèlera tout progrès dans ce domaine.



---

A partir de 1930, Staline règne en maître absolu sur l'URSS. Le premier plan quinquennal qui devrait permettre à l'URSS de rattraper la production capitaliste est lancé. Dans le domaine des arts il ne s'agit plus d'inventer un nouveau style, de nouvelles techniques, mais de rapporter "fidèlement" la réalité de cette nouvelle société socialiste car, pour les dirigeants, le socialisme n'est plus à édifier, il l'est déjà. Il s'agit donc d'être les témoins "objectifs" de l'amélioration des conditions de vie et de l'accélération de l'industrialisation. Cet art doit être descriptif et surtout immédiatement compréhensible pour tous.

---

Cela explique le retour au classicisme, l'apparition d'un art de glorification et du monumentalisme comme la forme la plus adaptée au "contenu grandiose" de la société socialiste. Art monumental, adaptation fidèle du classicisme, tel sera le canon de l'esthétique des années 30. La grandeur architecturale est censée refléter la grandeur du socialisme, l'immensité de l'espace physique du premier Etat socialiste, en un mot, la puissance de l'URSS (voir photos en bas de l'article).


---

L'architecture stalinienne s'inspirera en grande partie du style Empire russe et prendra pour modèle St-Petersbourg. Quel paradoxe! l'architecture stalinienne est directement inspirée de celle qu'utilisaient l'aristocratie et la bourgeoisie. Celles-ci même qu'avaient combattu les communistes!. Les architectures grecques et romaines seront aussi des références et dès lors plus aucun bâtiement ne sera construit sans colonne.


---

On relèvera également une caractéristique essentielle de l'architecture stalinienne qui est en inéquation avec la situation existante en URSS. Au début des années 30, la situation du logement était toujours aussi catastrophique, sinon plus que dans les années qui suivirent la Révolution. Une attitude en apparence logique aurait été de développer des constructions simples adaptées à une situation urgente...

---


Là encore nous voyons le peu d'intérêt socialiste qu'avait le Parti car, sur le nombre de bâtiments destinés à l'habitation, la plupart furent réservés à une élite: la bureaucratie. Cette architecture a peut-être même contribué à agrandir le fossé entre les classes.

---

C'est dans le milieu urbain que les principes du réalisme socialiste furent appliqués avec le plus de force et c'est Moscou, plus précisément la Rue Tverskaya (rue Gorki sous le régime) qui en fut le banc d'essai. Elle sera le premier exemple de la monumentalité stalinienne (1937-1939). Elle constitue également un tour de force technique incontestable puisqu'elle fut élargie de 20 à 60 mètres!. Toutes les rues principales de Moscou ne furent pas entièrement refaites comme la rue Tverskaya. On utilisera un procédé plus simple pour en changer l'aspect: le "façadisme". Ainsi dès 1930, les principales artères de Moscou furent parées de façades grandioses à la décoration clinquante.

---

A la fin des années 40, le coût des finitions extérieures de tels bâtiments représentait 30% de leur budget total sans parler du fait que les innombrables flèches, tourelles, arches, sculptures et halls d'entrée réduisaient l'espace habitable au minimum.
---
Les réalisations où seront exprimées avec le plus de force les idées du réalisme socialiste sont étonnamment les stations de métro moscovites: plafonds immenses d'où pendent d'étincelants candélabres de cristal, statues grecques sur balustrades renaissance, mosaïques recouvrant des murs entiers etc. Chaque station de la première ligne avait nécessité en moyenne 1,700 m3 de marbre; celles de la seconde ligne en ont elles utilisé jusqu'à 2,500 m3 chacune. Dans les dernières stations construites, le premier niveau où l'on achetait les billets faisait jusqu'à 15 m de haut.
---
Il faut rappeler que le métro de Moscou était, au moment de sa réalisation, l'ouvrage le plus avancé de ce type dans le monde. Finalement, quoi d'étonnant à ce que le réalisme socialiste se soit exprimé avec le plus de force dans les stations de métro alors que justement son but était de rendre l'art accessible à tous.
---
Pour ce qui est des destructions d'édifices destinées à libérer des espaces pour la construction de nouveaux, il ne semble pas que l'on ait détruit des bâtiments en raison de leur attachement à l'ancien régime. Saint-Petersbourg, comme on l'a vu plus haut, fut même prise comme modèle architectural. Par contre, les édifices religieux furent les cibles de destructions plus symboliques qu'utilitaires. La religion n'ayant pas sa place dans l'idéologie communiste, considérée par Karl Marx comme l'opium du peuple.
---
Cependant, la plupart des destructions sur le territoire soviétique n'étaient pas volontaires. L'URSS est le pays qui a subi le plus de destructions durant la Deuxième Guerre mondiale. 32,000 entreprises industrielles détruites, 1,710 villes totalement ou partiellement rasées, 70,000 villages totalement détruits, 70 millions de m2 de surface habitable disparurent et 25 millions de personnes restèrent sans abris. La situation du logement avant la guerre était catastrophique avant la guerre, elle devint insoutenable après celle-ci. Pourtant les principes architecturaux resteront inchangés jusqu'à la mort de Staline en 1953.
---
Le dernier évènement architectural de la période stalinienne, et le seul pouvant constituer un tournant dans l'architecture, est la construction des "7 tours staliniennes" de Moscou. Ces 7 immeubles, bien que monumentaux, n'étaient pas des copies de l'antiquité. Certes, les ornements sont encore nombreux mais il s'agit d'un style unique. Ce style bien qu'apparût à la fin de l'époque stalinienne et présent sur moins de 10 bâtiments, est celui qui va être associé à l'architecture stalinienne. Si vous demandez à quelqu'un ce à quoi lui fait penser l'architecture stalinienne, il répondra "Gros, grand, carré et lourd" oubliant 25 années de copie passéiste de l'antiquité.
---
Pour ce qui est de ce changement de fin de règne, il ne sera officiellement jamais question de tournant car, comme on le sait, le Parti ne se trompe jamais et ne procède jamais à un tournant politique (l'architecture était bien une affaire politique). L'explication, tirée du marxisme est la suivante: "Les architectes soviétiques ont toujours rêvé de réaliser des édifices de grande hauteur. Ce qui avait été un rêve est, par les efforts opiniâtres du Parti, devenu réalité."







photo: Le logo des J.O. de Moscou en 1980 évoque les gratte-ciel
staliniens.









Les sept plans furent signés et approuvés par Staline lui-même et les 7 immeubles obtinrent le prix Staline... Le gratte-ciel stalinien marquera la fin de la théorie du réalisme socialiste en architecture.
---
Staline meurt le 6 mars 1953 et c'est Krouchtchev qui devint secrétaire général du Parti. Il condamnera le culte de la personnalité et c'est le début de la période dite de déstalinisation. Le Parti dénonça les incohérences et trouva des boucs-émissaires. On désigna les architectes comme seuls responsables des excès "décorationistes" qui avaient entraîné la flambée des prix. C'est ainsi que le Parti expliqua au peuple que les 30 ans de crise aigüe du logement et de l'équipement qui les avaient forcés à s'entasser dans des appartements communautaires et à faire des interminables queues devant les trop rares magasins, avaient pour seules explications l'engouement des architectes pour les formes classiques et leur oubli des besoins du peuple. Evidemment la question ne posait pas de savoir pourquoi le Parti à l'époque n'avait rien dit.
---
Pour ce qui est de l'après Staline en architecture, Krouchtchev fera construire des milliers de "cages à lapins" afin de palier à la crise du logement alors que sous Brejnev, on construira d'immenses tours. Durant les années 90 se sera une architecture débridée affichant la richesse des nouveaux russes. Actuellement l'architecture stalinienne redevient à la mode à Moscou. Les immeubles de grande hauteur sont très prisés et le prix de vente peut atteindre 10,000$ le m2. Le concept d'une ville dans la ville, avec magasins, restaurants, fitness... est très apprécié. Le problème est que les bâtiments de l'époque stalinienne ne répondent plus aux exigences contemporaines.
---

Aucun commentaire: