mercredi 28 février 2007

Les coulisses du "Docteur Jivago"


Tout le monde connait le célèbre roman "Le Docteur Jivago" mais que se cache derrière ce récit? pourquoi son auteur a choisi d'écrire ce livre à une époque où la Russie soviétique ne tolérait que les récits de propagande? pourquoi la première publication de ce roman s'est faite en italien et non pas en russe? pourquoi son auteur a dû refuser le prix Nobel en 1958?


C'est en lisant et en m'inspirant du dernier livre d'Henri Troyat "Pasternak" qu'il m'est venu à l'idée de vous faire partager un petit peu de l'histoire de la vie son auteur, Boris Pasternak. Voici en quelques mots l'histoire de la genèse d'un roman calquée sur l'histoire de la Russie et la vie de son auteur.



Boris Léonidovitch Pasternak est né à Moscou en 1890. Fils d'un professeur de peinture et d'une pianiste, il grandit dans un univers intellectuel fécond. D'illustres personnages, à l'image de Rilke, Scriabine ou de Tolstoï, rendent régulièrement visite à ses parents et le sensibilisent à l'art et aux lettres.


En 1905, peu après le fameux "dimanche rouge" qui sonne déjà les prémices d'une révolution à venir, Les Pasternak s'exilent à Berlin en attendant que la Russie guérisse de cette crise de croissance. En allemagne, Pasternak fait la connaissance d'Alexandre Blok, un compatriote écrivain allemand qui fouette son imagination et lui révèle la vraie poésie, tout comme Scriabine lui avait peu avant révélé la vrai musique. Ayant terminé ses études en philosophie avec brio, il accepte le harnais universitaire et, de retour à Moscou, entre à la faculté de droit. Cependant trop impulsif pour se contenter d'analyser la rigidité des lois et la souplesse de la jursiprudence, il quitte ce lieu pour la section d'histoire et de philologie. Mais là aussi il constate rapidement qu'il est partout en porte à faux. Sûr d'avoir toutes les chances en main, il décide de travailler sur des oeuvres en prose et des oeuvres en vers - l'une exige de l'application et l'autre peut être conçue rapidement sous le fouet de l'inspiration - tout en continuant ses études de philosophie à l'université de Moscou.


En 1913, dans sa conférence sur le symbolisme il déclare sa volonté de démontrer la subjectivité des sensations dans l'évocation de la vie courante et la complicité mystérieuse de l'homme avec la nature qui l'entoure. A cette époque il s'inscrit dans le courant littéraire dit "novateur" en opposition au mouvement "futuriste" avec à leur tête Vladimir Maïakovski, qui accorde selon lui trop de crédit aux cabrioles du langage.


Cependant, à l'époque de ces chamailleries artistiques en Russie, la Première Guerre mondiale menace et la pénurie commence. En 1914, Pasternak échappe au front et bénit l'accident de cheval qu'il avait eu quelques années plus tôt lui causant un raccourcissement de sa jambe cassée. Retournant à son métier temporaire de précepteur, il se répète que la guerre sera rapide et peu coûteuse, mais bien évidemment il se trompe. Mal équipée et mal ravitaillée, la Russie s'enlise. Contre cette violence, Pasternak se réfugie dans l'écriture et dans les vers. Certaines de ses publications seront refusées et certaines même remaniées de la main de Gorki lui-même, dont l'orientation révolutionnaire fondée sur le "réalisme russe, en littérature comme en politique" est connue de tous. La réaction de Maïakovski est toute différente et il décide même de l'introduire auprès de ses amis influents. Il le présente même comme un "auteur russe en marche vers la libération de tous les systèmes".


Les temps sont durs et plus encore pour un écrivain. Pasternak accepte alors un poste secondaire administratif dans des usines chimiques de l'Oural. La guerre perdure et des protestations massives de futures recrues éclatent parmi les ouvriers de St-Petersbourg. Durant cette période incertaine pour la Russie, Pasternak repart pour Moscou et y découvre un autre monde. Il n'y a plus d'emblèmes impériaux sur les façades des bâtiments officiels; l'habillement des passants a changé et même l'expression de leur visage. Il y a de l'eléctricité dans l'air et Pasternak obsèrve la transfiguration de son pays. Le gouvernement provisoire décide de poursuivre la guerre et par là renforce la position de ceux qui souhaitent la paix et un retour à la tranquilité. C'est dans cette situation politique que Lénine, réfugié en Suisse, revient en Russie avec l'aide des allemands qui ont facilité son transfert. Tout cela dans l'espoir qu'il ne tarderait pas à détourner la Russie de la guerre pour la tourner vers la révolution. Lors du premier meeting du leader communiste, Pasternak, peu enthousiaste, pense tout de même qu'en distribuant la terre aux paysans , en nationalisant les banques, c'est une seconde naissance douloureuse qui arrive en Russie.


Pasternak participe en spéctateur à cette nouvelle ivresse; l'adhésion des ouvriers à la thèse du socialisme intégral, la création d'une garde rouge par Trotski jusqu'à la constitution d'une police politique, la Tchéka. Lénine signe l'accord de paix avec l'Allemagne et la famille impériale est déportée au fin fond de la Sibérie pour être massacrée avec l'assentiment de Lénine.


La Russie sombre alors dans le néant. La population vit dans la terreur des dénonciations et des arrestations pour crimes réels ou imaginaires. Tout en déplorant le despotisme de ce nouveau dictateur, Pasternak lui reconnaît une grande valeur historique "Il a été l'âme et la conscience de l'une de ces curiosités rarissimes: le visage et la voix d'une grande tempête russe, unique et extraordinaire [...] Il a pris la responsabilité d'une débauche de sang et de destruction comme le monde n'en avait encore jamais vu." Au fil des jours, Pasternak se persuade que, après le cyclone bolchévique, ses contemporains se ressaisiront mais rien n'y fait. Les parents de Pasternak quittent la Russie pour l'Allemagne en 1921 à un moment où les visas sont encore délivrés sans trop de complications.


Pour subvenir à leurs besoins, Pasternak et son frère, louent une partie de l'appartement paternel à quelques inconnus imposés par le comité de quartier. Tout n'est que ruine autour d'eux, les traditions, les maisons, mais il a l'impression qu'il a le droit et même le devoir de "chanter dans un cimetière". Il continue à rédiger mais comprend avec horreur le crime que représente la pensée libre aux yeux des autorités. Désormais, au nom de la sécurité de l'Etat et de la pureté idéologique des citoyens, la police est autorisée à fouiller partout, dans les tiroirs, dans les correspondances et à emprisonner qui bon lui semble sous n'importe quel pretexte. La police a le droit de vie et de mort sur tout le monde et sur les plus grands écrivains de Russie.


Pasternak se laisse alors convaincre de créer avec Maïakovski une maison d'éditions politiquement correcte. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, Pasternak assiste même au IV ème congrès des Soviets. C'est avec stupeur qu'il comprend que la pensée communiste, seule, bénéficiera du droit d'expression. Cet esclavage de l'esprit hérisse Pasternak comme le ferait une violation de domicile. Il souhaite alors quitter la Russie mais ne sait pas où aller. À ses yeux, Lénine incarne "toutes les menaces de la dictature avec toutes les séductions de l'intelligence". Animé par la thèse marxiste selon laquelle la culture doit être exclusivement prolétarienne, le gouvernement crée et dissémine dans tout le pays des cellules idéologiques dont le but est d'éduquer les masses "dans le bon sens". Peu après, la Guépéou remplace la Tchéka, et sous cette nouvelle appellation, Pasternak sait que la traque des intellectuels a été codifiée et renforcée. La culpabilité de chacun commence alors dans la corbeille à papiers.


À cette époque plusieurs amis de Pasternak, écrivains et intellectuels sont soit déportés dans des camps en Sibérie soit condamnés à mort sans raison valable. Autant dire que les temps sont durs; il faut s'employer à gagner son pain, maintenir un esprit fécond en toute liberté et écrire sans attirer la police. Or il se trouve que Trotski veut voir Pasternak. Il a le coeur en chute libre en se dirigeant vers se rendez-vous fatidique. Trotski se montre aimable mais voudrait savoir pourquoi cet écrivain souhaite partir à l'étranger. Pasternak répond avec une spontanéité qui incite son interlocuteur à le croire uniquement désireux de vanter les vertus du socialisme à l'étranger. Boris avoue même qu'il souhaite épouser une jeune fille et qu'il espère obtenir le visa pour pouvoir passer leur voyage de noces en Allemagne où vivent ses parents. Trotski accepte.


De retour à Moscou et étant payé pour manier l'encensoir, Boris écrit sur commande, mais quand il est seul, chez lui, il cède au besoin d'écrire pour lui-même sans penser au jugement que les autres porteront sur son récit.


Le public n'adhère ni de coeur ni d'espit, il le trouve inconsistant pataugeant maladroitement dans le courant de l'histoire. Il songe que tout son malheur vient de sa collaboration "futuriste" avec Maïakovski, lui qui est un "vériste". Il se sépare de l'alliance de gauche et ne sachant à qui se rallier, il décide d'être lui-même. Pasternak s'imagine qu'il va désarmer la méfiance des autorités à l'égard de sa littérature trop excentrique dans la forme et pas assez conventionnelle dans le fond.


En 1930, Pasternak apprend qu'un de ses amis journalistes, a été mis à mort par la Guépéou sans qu'on ait jugé utile de préciser le motif de cette exécution. Le 14 avril 1930, Maïakovski se suicide et il se demande si ce geste désespéré n'est pas dû à la lassitude de végéter dans un pays où la vie comme l'art sont devenus vains. En 1934, le poète Mandelstam est arrêté et expédié pour trois ans en Sibérie. Il s'y suicidera.


L'année 1935 s'ouvre par une série d'arrestations politiques, la police secrète change une nouvelle fois de nom et dans sa hâte de prouver sa nécessité elle multiplie les arrestations, les perquisitions, les interrogatoires musclés et les séquestrations abusives. Tout écrit étant surveillé, les intellectuels pèsent chaque mot avant de le poser sur papier. Selon Staline, les écrivains ont pour fonction d'éclairer l'univers sur les vertus de leur patrie. Les auteurs communistes sont "les ingénieurs des âmes humaines". En 1937, c'est un ami intime de Pasternak qui est arrêté et emmené on ne sait où. Le 22 juillet, un autre de ses amis poète se suicide. Puis c'est un voisin, que Boris voit partir entre deux policiers.


À partir de l'entrée en guerre de la Russie soviétique dans le deuzième conflit mondial, la vie de la famille Pasternak devient difficile. Il envoit sa seconde épouse Zina dans l'Oural afin qu'elle soit plus en sécurité. Pasternak, resté à Moscou, vit les bombardements au quotidien. Durant toute la période du stalinisme il renoncera à publier des oeuvres originales et vivra de traductions jusqu'à sa mort. Il travaillera sur la traduction de nombreux textes dont Roméo et Juliette et Antoine et Cléopâtre. Il publiera en 1945 une anthologie de ses oeuvres poétiques. Peu à peu , l'idée d'une grande oeuvre en prose, inspirée par sa propre expérience, refait surface. Il veut y donner le tableau historique de la Russie au cours de ces dernières quarante-cinq ans.


S'il a choisi la profession de son héros, qui sera médecin et connaîtra tous les dilemnes liés à cette activité dans les années de la guerre, de la révolution, de la lutte fratricide entre les "blancs" et les "rouges", et les débuts du collectivisme socialiste, il lui faut encore trouver un nom à la fois original et facile à retenir. Le mot russe "jivoï" qui signifie "vivant" servira de racine au patronyme définitif. Le personnage de Pasternak sera "Jivago", un porteur de vie, de liberté, de vérité et d'audace. Sa rencontre avec une toute jeune rédactrice de 22 ans, Olga Ivinskaïa, sera sa muse et l'inspiratrice du personnage de Lara dans son récit. Le Docteur Jivago n'est ni un roman anticommuniste ni un roman procommuniste. Simplement le héros y déclare que "Ces petites affaires du monde ne l'intéressaient pas".


Sachant pertinemment que les pouvoirs publics l'empêcheront de publier Le Docteur Jivago avant de nombreuses années, il ne se presse pas et écrit pour lui-même. Le roman avance rapidement et ce personnage est pour lui l'occasion d'évoquer, par le biais d'une fiction, ses propres tourments au milieu d'une époque de violence, de trahison, d'illusions et de sacrifices inutiles. Inspiré par son amour fou pour Olga Ivinskaïa, cette idyle à la fois exaltante et tragique, se poursuit à travers l'affreux chaos que traverse la Russie. Il met une telle énergie dans l'écriture de son roman qu'il sera hospitalisé en 1952, à la suite d'un infarctus du myocarde.


Le 5 mars 1953, les journaux annoncent la mort de son ennemi juré, Staline. Ce deuil est suivi d'un certain nombre de mesures d'amnistie. Il lui semble qu'il peut commencer à respirer un peu et, afin de préparer le lecteur à son roman, Pasternak édite des extraits de poèmes, qui formeront la dernière partie de son récit. Dès 1956, une version dactylographiée est prête et proposée aux Editions d'Etat et à deux revues. Les réactions se font attendre, puis brusquement la réponse des revues est sèche et elles estiment que Le Docteur Jivago est "une image injuste et historiquement non objective, éloignée de toute compréhension du peuple".


Pasternak est à la fois consterné et heureux d'avoir rempli le contrat secret qu'il avait passé avec lui-même. Convaincu alors que son roman ne sera jamais publié, il décide qu'il faut le donner à lire à tout le monde par le biais des éditions clandestines. Un communiste italien, agant littéraire à Moscou d'un éditeur milanais, est chargé par ce dernier d'obtenir le consentement de Pasternak pour la parution du roman en traduction à l'étranger.


L'auteur autorise l'éditeur à faire traduire et publier Le Docteur Jivago en langue italienne dans un délai de deux ans. Il ignore à ce moment là, que le ministre des Affaires étrangères a envoyé aux membres du Comité central une note, signalant que l'auteur du Docteur Jivago a autorisé illégalement la publication du livre dans différents pays européens alors qu'il s'agit d'un "pamphlet haineux contre l'U.R.S.S.".


L'insistance soviétique est si pressante que le secrétaire général du Parti communiste italien, intervient directement auprès de l'éditeur milanais pour empêcher cette parution. Le département soviétique de la Culture force même la main de Pasternak afin de lui envoyer par écrit un télégramme où il "estime impossible la publication de son livre dans son état actuel". L'éditeur milanais reste cependant inébranlable. La traduction italienne du Docteur Jivago paraît le 22 novembre 1957. Le feu se propage vite. Pasternak ayant cédé les droits mondiaux sur son roman, celui-ci voit le jour successivement en français, en allemand, en anglais...


Alors qu'en Russie un profond silence entoure le roman, c'est l'émerveillement dans la plupart des pays. La plupart des journaux étrangers estiment qu'il s'agit d'un ouvrage qui en outre a le mérite d'éclairer certains aspects mal connus du "malaise soviétique". Certains n'hésitent pas à classer l'auteur parmi les plus grands esprits de son époque. La rumeur chuchote qu'il aurait même des chances au prix Nobel. Or, cette distinction en Russie soviétique a mauvaise presse depuis son attribution, en 1933, à un grand écrivain russe émigré en France, et dont toute l'oeuvre reflète la nostalgie de la Russie d'autrefois.


Peine perdue, le 23 octobre 1958, le prix Nobel est attribué à Pasternak. Il voudrait en être fier pour lui et pour son pays mais où qu'il se tourne il ne voit que les mensonges et les malentendus. Le Comité central déclare que, ce geste de l'Académie Royale suédoise est une manifestation d'hostilité à l'égard de l'U.R.S.S. et qu'il s'agit d'une manoeuvre pour raviver la guerre froide entre les deux pays.


L'après-midi même, prenant la parole devant des confrères hostiles, il leur déclare qu'en écrivant Le Docteur Jivago il n'a jamais cherché à dénigrer sa patrie, qu'il aurait accepté de "revoir" tel ou tel passage si on le lui avait demandé, qu'il ne se considère pas comme un "parasite" au milieu du peuple, que rien ne l'obligera à renoncer à l'honneur d'être lauréat du prix Nobel et qu'il est d'ailleurs prêt à renoncer à l'argent en le cédant au "fonds du Conseil de la paix". Il conclut avec ces mots "Je n'attends pas de justice de votre part, vous pouvez me fusiller, ou m'envoyer en exil, faire tout ce qu'il vous plaira. Mais je vous demande de ne pas vous hâter. Cela n'ajoutera rien à votre bonheur ni à votre gloire."


Le lendemain, la réaction est directe: "L'attitude de Pasternak, membre de l'Union des écrivains de l'U.R.S.S. Il est devenu une arme de la propagande bourgeoise [...]. Il a rompu les derniers liens avec le pays et son peuple. [...] Considérant sa trahison à l'égard du peuple soviétique, du socialisme et du progrès, Le presidium retire à Boris Pasternak la qualité d'écrivain soviétique [...]."


Il s'y attendait et ne pourra par conséquent pas accepter, sous la pression soviétique, le pris Nobel.


Début 1960, la santé de Pasternak se dégrade. Malgré quelques séjours répétés dans le sud de la Russie chez des amis, il se fatigue rapidement. Il décide de régler la question de ses droits d'auteur pour les nombreuses traductions de son roman et de ses poèmes à l'étranger. Il estime alors que sa famille est à l'abri du besoin et peut s'assurer une vie confortable. Pasternak meurt dans sa datcha, dans les environs de Moscou, le 30 mai 1960, il vient d'avoir 70 ans.


L'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, accélère l'engouement du public pour un écrivain hier encore superbement dédaigné. Un groupe d'écrivains soviétiques, prenant conscience de l'erreur des anciens gouvernements dans leur appréciation de son oeuvre, adresse une lettre collective à Mikhaïl Gorbatchev, pour demander la création d'un musée Pasternak. Le musée ouvrira ses portes cinq ans plus tard en 1990, année du centenaire de la naissance de l'écrivain.


source: "Pasternak" d'Henri Troyat, 2006

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