mardi 6 février 2007

Motoneige en Carélie


Au départ de Moscou le 1er février, nous avons parcouru en train à peu près 900 km jusqu'à Petrozavosk, la capitale de la Carélie qui comprend 250,000 habitants. Petrozavosk se trouve à environ 300 km au nord de Saint Petersbourg et à 950 km de Mourmansk qui est la plus grande ville au nord du cercle arctique.

La Carélie est aussi surnommée la région des forêts et des lacs. Située juste à l'est de la Finlande, celle-ci fut anciennement finlandaise mais rattachée à la Russie à la suite d'une guerre sanglante, appelée Guerre d'Hiver ou également guerre russo-finlandaise, qui se termina en 1940.

Nous avons donc entrepris notre périple dans cette contrée du nord dans un train couchettes confortable mais pas très rapide! le voyage s'est fait de nuit donc malheureusement nous n'avons pas pu découvrir les paysages entre Moscou et la Carélie. Par contre nous en avons bien profité pour nous préparer psychologiquement au froid à venir (entre -15 et -20 degrés à destination).

Deux charmantes hôtesses, responsables de notre wagon et habillées à la mode soviétique, nous ont servis nos repas chauds et les alcools de circonstance - bière ou vodka - pour la petite anécdote la vodka ne se mesure pas en litre, ce qui semblerait logique, mais en unités de poids - je n'ai pas compris pourquoi mais c'est comme ça!
Après un voyage de 13 heures, nous sommes arrivés à la gare de Petrozavosk, il était 9 heures du matin (croyant arriver à 5 heures du matin nous étions déjà tous au garde à vous depuis 3 longues heures lorsque nous sommes arrivés).

Tous "fraîchement" réveillés, (en ce qui me concerne je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit) nous nous sommes litéralement projetés à l'extérieur du wagon dans l'idée de découvrir une ville complétement différente de ce que nous avions pu connaître jusque ici. Et bien non, Petrozavosk est une ville du nord de la russie tout à fait normale; il fait juste -17 degrés et c'est le moment de ressortir la bonne vieille chapka; d'autant plus que notre jeune guide nous propose, après un déjeuner bien copieux dans un hôtel tout confort, une petite ballade bucolique au bord du lac Onega complètement gelé et recouvert de neige. Le lac Onega est le second lac d'Europe par son étendue (9,700 km2, après le lac Ladoga).

Je vous assure il fait froid et personnellement je passe très rapidement en revue la statue de Pierre Le Grand, le canon de la fameuse époque... une seule image attire mon oeil encore endormi, un homme à 200 mètres de nous assis sur la neige au milieu du lac essayant de pêcher des perches. Voici la première image de cette contrée lointaine qui m'a frappée...
Emmitouflés de nos combinaisons de ski, nous accélérons le pas jusqu'au minibus qui nous attend pour le grand départ en motoneige. Nous roulons peut-être 30 minutes sur une route presque déserte avec un seul panneau qui indique dans un sens Saint-Petersbourg 300 km et dans l'autre Mourmansk 950 km. Cette indication vous donne déjà une idée de la taille du territoire!

Nous arrivons dans un coin forestier avec 3 petites maisons en bois plantées au milieu, il n'y a pas un bruit et pour la première fois depuis Moscou je respire de l'air pur. J'en emmagasine plein les poumons et nous nous dirigons vers une des petites bicoques pour se changer.

En fait, au lieu de se changer nous devons ajouter une combinaison triple épaisseur qui nous fait ressembler à de gros nounours. J'appellerai cette tenue, la tenue cosmonaute. Nous y ajoutons une cagoule, un casque de moto et de grandes bottes qui montent jusqu'aux genoux. Frileuse de nature, j'ai quand même ajouté à tout cet attirail des chaufferettes dans mes gants (quelques heures plus tard mon idée allait malheureusement se révêler insuffisante). Les garçons sont déjà prêts et je suis toujours en train d'enfiler mes bottes...

Au bout de 30 minutes nous sommes tous prêts et attendons le signal de départ à côté de nos motoneige qui n'allaient plus nous quitter durant 3 jours. Nous sommes 8 candidats à l'aventure mais nous n'avons que 6 motoneiges; je décide alors de commencer mon périple en spéctateur à l'arrière, derrière Thibault qui trépigne déjà d'impatience en entendant le ronronnement des moteurs.

C'est parti! nous partons enfin. Il ne neige pas mais le temps se couvre et la température est de -20 degrés, je me tiens comme je peux à l'arrière du motoneige et comme je le dis toujours c'est la pire des places. Les chemins forestiers que nous empreintons sont déjà bien damés et je fais des bonds à l'arrière de l'engin et franchement je n'ai aucun plaisir. Nous avons 85km à parcourir cette première journée et au bout de 20 km je suis transie de froid mais je ne dis rien. Je sers donc les dents et me dis que je serai bien mieux dans mon grand lit chaud à Moscou.

Les paysages sont féeriques, nous nous enfonçons toujours plus dans la forêt, les rares oiseaux (d'ailleurs très beaux) n'entendent que nous et nos engins pollueurs. Les arbres sont figés sous la neige, on dirait que tout est mort. On avance et soudain une étendue plate et blanche, c'est un lac gelé, un parmi tant d'autres. Le guide nous donne pour consigne de nous suivre en fil indienne et d'avancer toujours à la même vitesse. Effectivement avec le poids des motoneiges et les vibrations il se peut que la glace craque par endroit et qu'il y ait de petites résurgences d'eau. Ce n'est dans ce cas pas grave mais il faut en toute logique se mettre un peu en retrait sur la trajectoire et ne surtout pas ralentir.

Nous traversons à toute allure, c'est le néant blanc, le vent nous gèle le nez et pour ma part c'est maintenant tout mon corps qui gèle.
Petite pause goûter de retour sur la rive. Je tremble de tout mon corps et je me dis que ce voyage n'était pas une bonne idée. Je tombe finalement presque en hypothermie et une voiture vient me chercher de toute urgence à la rescousse. Le périple de la journée est bientôt terminé, il ne reste que 15 km jusqu'à notre première halte pour la nuit dans un village carélien.
J'abandonne donc les garçons et je pars pour ce petit village typique en 4*4. En fait il s'agit d'une espèce de jeep soviétique, carrée et dure, ce n'est pas la voiture la plus confortable mais c'est tellement drôle!

Nous sommes en route, le chauffeur qui ne parle que russe n'a pas l'air d'avoir envie de philosopher, je me contente alors de regarder les garçons traverser leur dernier lac gelé de la journée. Je me réchauffe doucement et nous arrivons enfin dans le village.

La voiture s'arrête devant une maison en bois de couleur rouge, j'en déduis alors que nous y passerons la nuit. Une charmante carélienne très souriante me fait faire le tour du propriétaire. Dans la maison principale il y a deux étages. Au rez une cuisine et une grande salle qui sert de salon et de salle à manger. Au premier cinq chambres. Le mobilier est très simple, beaucoup de bois et tout est très propre. Nous ressortons et elle me montre dehors une petite maison en bois dans le jardin, c'est bien entendu notre bagna (comprendre sauna russe), qui est en train de chauffer et sera bientôt à une température idéale!
















J'en suis râvie et me dirige à nouveau dans la maison principale lorsque les garçons arrivent, je suis très contente de les revoir, même si je les ai quittés il n'y a que peu de temps. Nous sommes tous fatigués et affalés dans les canapés. Nous discutons et attendons encore 30 minutes pour notre premier bagna en Carélie. Il est 17 heures, le dîner est prévu à 20 heures, nous avons tout notre temps.

Le bagna est à une température de 85 degrés, nous y ajoutons de l'huile d'eucalyptus, et nous nous réchauffons à tour de rôle. Au bout de 20 minutes je me lance à l'extérieur et fait mon premier roulé boulé dans la neige et reviens en courant pour me réchauffer. Nous alternons ainsi chaud et froid durant 1 heure. C'est le bien être total et j'ai l'impression d'être en pleine forme. Tradition oblige je me fait fouetter avec des branches de chêne. Ma mésaventure de l'après midi est déjà oubliée et il me tarde d'être le lendemain.

Le dîner est servi! nous nous régalons d'une soupe paysanne bien chaude avec des pommes de terre et quelques morceaux de viande. Nous avons aussi du poisson et de la salade russe. Nous buvons du mors (boisson non alcoolisée russe à base d'airelles) que j'adore, de la bière et de la vodka. Après ce festin ravigorant nous continuons à parler de notre première journée et allons nous coucher vers minuit.

Le lendemain notre départ est prévu à 10 heures. Pleine d'espoir, je m'habille plus chaudement que la veille et je rajoute également du papier journal dans mes énormes bottes histoire de m'isoler le plus possible du froid. Nous partons mais cette fois-ci je suis seule sur une motoneige. Nous traversons de petits villages caréliens abandonnés par ses derniers vieux, les maisons en bois s'affaissent, il n'est pas rare de ne voir que 2 ou 3 maisons encore habitées. Les seuls signes de vie sont les cheminées en activité. Nous retraversons des forêts et des lacs, les paysages sont encore plus beaux que le jour précédent. Les conditions sont également meilleures. Il fait moins froid et comme il a neigé durant la nuit la pratique du motoneige est nettement plus agréable, le terrain est plus souple et les chocs sont ainsi amortis. Je suis comme une reine au volant de mon Polaris et je roule à toute vitesse...

Ce jour-ci notre halte déjeuner est dans une isba (maison russe traditionnelle construite en bois). Sa propriétaire, l'unique habitante du village avec son mari et ses deux bambins, est fort sympatique et nous souhaite la bienvenue en carélien. Nous entrons dans son humble demeure, il y a un énorme poêle à bois (traditionnel des campagnes) au milieu de la pièce (ce qui permet de très bien chauffer les pièces attenantes). Il n'y a qu' un étage, elle et sa famille habitent dans une autre isba. Nous nous attablons mourant de fain et nous découvrons râvis une nouvelle soupe, differentes salades typiques de la région, des boulettes de viande exquises et goûtue et à nouveau du mors et du thé. Je remarque d'ailleurs dans le coin de la pièce le traditionnel samovar pour chauffer l'eau du thé. Thibault mange pour quatre et je me régale avec la soupe et le mors.

Rassasiés, la charmante propriétaire nous fait visiter une autre partie de son isba où elle a crée un petit musée sur la carélie; bien évidemment avec l'aide de fonds externes. Elle nous montre des photos de sa famille, de la guerre russo-finlandaise, des soldats, de la vie à l'époque. Nous terminons notre halte par la visite de la petite église orthodoxe en bois du village.















Nous repartons après une halte au petit coin qui se situe dans le jardin également. Après avoir mis 1 heure pour remettre ma combinaison de cosmonaute, ma cagoule et mon casque, nous repartons à l'aventure dans cette contrée étonnante. Cette fois nous voyons quelques villages un peu plus habités, du linge est suspendu à l'exterieur pour sécher (il fait -15 degrés), des stalagtites se sont formés sur les vêtements. Nous voyons des jeunes en ski de fond, des personnes plus agées tirant des luges avec je suppose des denrées, quelques chiens et nous nous faisons même surprendre par un cheval qui, certainement affolé par les bruits de nos moteurs, galope crinière au vent autour de nous. En nous voyons passer, les habitants s'arrêtent et nous font un signe de la main accompagné d'un sourire gelé. La vie se passe au ralenti, tout est cristallisé, on a l'impression d'être dans un reportage du National Geographic...

Je suis toujours seule sur mon motoneige et je ne vais pas le quitter de toute la journée, je me sens toujours bien, je n'ai pas froid grâce également aux poignées chauffantes. Je m'élance dès que je peux à toute allure et je suis toujours les garçons qui sont eux aussi râvis.

En fin de journée nous nous arrêtons dans un autre village (les noms sont difficiles à retenir). Nous aurons parcouru cette journée 170 km. Il fait -17 degrés et arrivons dans notre seconde chaumière. Cette fois-ci il y a une maison principale pour les repas et plusieurs petites maisons toujours en bois pour 4 personnes. Etant 8 nous nous partageons 2 maisons avec chacune 2 chambres et un petit séjour. Comme d'habitude le bagna est un peu plus loin et chauffe déjà, nous apercevons au loin la fumée qui sort de la cheminée.

Ce soir là nous dînons avec nos 3 jeunes guides et le mécanicien. Ils ne sont pas très volubiles et ont l'air exténués. C'est l'anniversaire de l'un d'eux et nous lui chantons "joyeux anniversaire" en français. Il a l'air content mais un peu bourru, nous n'insistons pas!
Nos jeunes caréliens nous font également goûter l'alcool local carélien qui s'appelle le Balsam. C'est très bon et pour moi bien meilleur que la vodka. Nous portons des toasts de rigueur à l'attention de nos hôtes et divers autres par la suite. Il s'agit également d'une tradition russe. Je me suis contentée de 2 petits verres c'est bien assez!
















Nous nous endormons vers 1 heure du matin. Le lendemain, le départ est prévu pour 11 heures et cette-fois nous allons vers le lac Ladoga qui est le plus grand lac d'Europe et le 15ème au monde. Sa superficie est de 17,700 km2. Toutefois nous ne sommes pas encore sûrs de pouvoir rouler dessus en motoneige (réchauffement climatique oblige). Nous verrons bien!

Au bout d'une vingtaine de km nous y arrivons. C'est un paradis blanc. Une immensité blanche et plate à perte de vue. Le ciel est bleu c'est un régal! nous nous arrêtons sur la berge et descendons de nos motoneiges. Nous faisons quelques pas en direction du lac et nous apercevons de gros blocs de glace de 3 à 4 mètres de haut et une barque en bois prise dans la glace. Nous prenons des photos de nous dans toutes les positions avec ce paysage en arrière plan. C'est sublime nous ne voyons que du blanc, du bleu et nous, une dizaine de corps qui ont de la peine à gesticuler dans nos habits du nord. Nous restons là une bonne heure. Les guides regardent l'état de la glace et finalement le verdict: il n'est pas assez gelé!

Nous sommes déçus de ne pas pouvoir nous élancer sur cette piste gigantesque mais tant pis!! le plaisir des yeux est énorme et nous nous en souviendrons toute notre vie.

Nous revenons sur nos pas et mangeons assez tôt car nous devons faire 1 heure 30 de route jusqu'à notre gare. Nous faisons nos sacs et mangeons un dernier camembert président en buvant un dernier verre de Bordeaux rouge avant de passer à table à nouveau. La nuit tombe et il fait un peu plus froid. Thibault et moi prenons place dans le fameux tank soviétique et nos 6 autres copains montent dans un minibus qui n'a pas pu venir les prendre jusqu'à notre isba. La nuit est maintenant là, nous levons la tête et apercevons un ciel tout étoilé, je vois même la Grande Ourse. Tout est bientôt fini, nous repartons vers la gare et je ne dis pas un mot, je repense à ces 3 jours au volant de ma motoneige dans cette belle région, loin de Moscou et de ses 13 millions d'habitants.

Dernière bouffée d'air pur et nous sautons dans le train. Il est 22 heures et nous arrivons à Moscou à 9 heures du matin. Au départ du train, je regarde le paysage noir défiler lentement sous mes yeux. Je m'endors à minuit pour me réveiller à 8h au son de la radio russe. Je m'étire sur un air de Joe Dassin (les russes en sont fous) et tout en me faisant un semblant de nettoyage j'aperçois la banlieue moscovite. Le périple est terminé, nous arrivons à 9 heures comme convenu et sautons dans un taxi sauvage qui nous ammène à la maison, rue Tverskaya.