vendredi 31 août 2007

La datcha russe





Chaque vendredi des milliers de moscovites quittent la capitale en direction de leur datcha, des bouchons se forment tout au long des artères principales de la ville - non pas qu'il n'y en ait pas durant la semaine - comme si les rats quittaient soudainement le navire. D'où vient cette habitude si typique des russes?



Voilà bientôt un an que nous habitons Moscou et pour la première fois nous avons tenté l'expérience: accepter l'invitation d'un couple d'amis et passer un week end dans une datcha. Et bien, expérience faite je suis la première aujourd'hui à m'incliner devant ce rituel. Vous êtes emportés loin de tout et vivez presque comme Robinson Crusoé, loin de l'agitation, du stress, en deux mots: loin de l'agitation moscovite. Vous arrivez dans une campagne où les gens vous sourient, et vous êtes touchés par cette gentillesse et hospitalité russe que vous avez du mal à percevoir dans la capitale.
L'histoire de la datcha russe


Source: "La datcha russe" de Sacha Tchourakova http://www.russievirtuelle.com/


La datcha russe va bientôt fêter ses 300 ans. Certains pensaient qu'avec la nouvelle possibilité de passer ses vacances à l'étranger, l'attrait de la vie dans une datcha diminuerait pour les russes. Il n'en est rien. Jamais en Russie on n'a construit autant de datchas qu'aujourd'hui, et ce sont les mêmes qui ont la possibilité de voyager qui les construisent. La datcha est par conséquant une part intégrale de la culture russe.



Dans la langue russe, le mot datcha dans le sens actuel est apparu depuis peu. Avant le XVIII siècle, il s'agissait d'un lopin de terre donné à quelqu'un en pleine propriété, le nom vient du mot "dat" - "donner". Ensuite ce mot a pris un autre sens: "maison de campagne". Vers la fin du XIX siècle, c'est le deuzième sens qui prime: la plupart des nobles possédaient des domaines éloignés, source principale de leurs revenus. En ville, ils avaient des maisons ou des appartements et se rendaient de temps en temps à la campagne pour leurs affaires ou pour se reposer. À la retraite, ils allaient s'installer à la campagne, D'autres, propriétaires agricoles, vivaient en permanence à la campagne et venaient rarement en ville.









Ensuite vint l'année 1861 où le servage fut abolit. Privés du travail gratuit des ppaysans, plusieurs propriétaires agricoles déménagèrent en ville. Mais l'urbanisation et l'industrialisation passèrent par là et la vie dans les grandes villes devenait insupportable en été. Tout ceux qui en avaient la possibilité envoyaient leurs familles dans la nature et tâchaient d'y aller eux-mêmes le week-end et les jours fériés.




À la fin du XIX siècle ce mot est tellement entré dans les moeurs qu'on appelait datcha aussi bien une petite maison à la campagne que des grandes maisons en pierre, presuqe des palais, de la haute noblesse. Mais avant tout une datcha c'est une habitation d'été (très rarement l'hiver) située dans une banlieue proche. Le plus souvent en bois et dépourvue de commodités.




La guerre mondiale, suivie par la révolution d'octobre changèrent la donne. Des propriétaires de datchas furent tués ou partirent en exil. La terre où se trouvait les datchas fut nationalisée. Mias l'habitude de partie en été à la campagne était profondément ancrée. Les gens continuaient à louer les datchas en 1919-1920, payant en objets utilitaires pour oublier le cauchemar ambiant, et manger à volonté des pommes de terre et du chou, boire du lait frais.




Avec l'introduction de la NEP (politique économique nouvelle), la construction de datchas connut une résurrection mais aussi un véritable essor.. Les villages de vacances se sont remplis de datchas des membres du gouvernement, généraux, amiraux, héros, écrivains, compositeurs...





À la fin des années 40, Staline, a fait un cadeau royal aux membres de l'Académie des Sciences: un hectare de erre et une maison à un étage à chacun, construites selon un projet allemand. Chauffage central,eau courante, garage et une maisonnette pour les domestiques. Les académiciens ont reçu la datcha à vie avec le droit de les transmettre aux héritiers. Mais tout le monde n'a pas eu la même chance. Les ministres, leurs adjoints et d'autres pointures de la nomenklatura vivaient dans des datchas appartenant à l'Etat, et ce privilège était temporaire: tant que tu occupes ta fonction, tu vis dans le confort avec ta famille. Tu fais une erreur cède ta place au successeur. C'était un système très efficace: les gens essayaient de toutes leurs forces d'agir de façon à ne pas être chassés de la datcha, c'est-à-dire de la vie.


Après la guerre de 40, l'idée des datchas a pénétré toutes les couches de la population, bien que les lopins de terre manquaient. Le système d'attribution devint encore plus compliqué: certains obtenaient une grande maison dans un lieu pittoresque pas loin de la ville, d'autres avaient droit à 400-600 m2 sur des marais éloignés. Le statut des villages était différent: par exemple, les membres d'une coopérative horticole étaient obligés de planter les arbres fruitiers et légumes, dont le nombre était défini par le règlement, mais ils n'avaient pas le droit de construire un poêle dans la maison - interdiction d'y vivre l'année. Malgré tout les gens attendaient des années leur lopin de terre, intriguaient pour l'obtenir, et ensuite profitaient de la vie, malgré les moustiques féroces et l'absence de commodités.






Les datchas étaient attribuées aux employés gratuitement, à condition qu'ils aient travaillé dans l'entreprise 25 ans minimum. Les meilleurs terrains allaient aux dirigeants, la terre basse et marécageuse aux autres. Et là, les gens faisaient preuve d'héroïsme: ils apportaient de très loin le sable, le gravier et la terre afin de transformer le terrain boueux en terre fertile.

La datcha était pour les russes un îlot de propriété privée, abolie par la révolution. Les maisonettes se construisaient avec des matériaux de fortune, souvent ramassés à la décharge. Chacun essayait de faire des économies et faisait preuve d'imagination dans la mesure du possible. Vu du haut, un village ressemblait au costume gigarré d'Arlequin. Les couleurs n'étaient pas réglementées, et chacun faisait à sa façon. Certains bricoleurs chevronnés décoraient leur maison en sculptant le bois.






À l'époque soviétique , il était prestigieux d'avoir une datcha et un garçon ou une fille à marier étaient considérés comme un bon parti. La datcha, tout comme la voiture était symbole de prospérité.




Plusieurs choses ont changé depuis. Beaucoup possèdent une datcha, le prestige a baissé: l'aggravation brutale des inégalités sociales a changé le rapport à la datcha. Pour les retraités, elle est maintenant une source supplémentaire de revenus, et pour les jeunes un lieu de loisirs.



Les nouveaux russes viennent à leurs datchas en jeep et en mercedes. Ils ne cultivent pas les légumes mais jouissent de la pelouse, des blançoires et des piscines. On vient à la datcha pour manger des chachlicks (brochettes de viande marinée), faire la fête, se reposer du bruit de la ville. Les retraités viennent en bus, trimbalant sur leur dos des outils et de la nourriture pour le week-end.



Le dimanche soir, les uns rentrent en voiture, coincés dans d'interminables bouchons, les autres vont à l'arrêt de bus en portant un bouquet de fleurs, en poussant une brouette de légumes, font du stop et, s'ils ont de la chance, monteront dans un bus bondé qui les emmènera vers un train de banlieue tout aussi bondé.





Beaucoup de ceux qui ont rêvé d'avoir leur propre datcha préféreraient aujourd'hui des vacances en Turquie ou en Espagne, mais la datcha reste un lieu familier, une fenêtre sur l'enfance.

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