vendredi 21 mars 2008

La maison sur le quai




En plein coeur de Moscou, en face pratiquement du Kremlin, le long de la rivière Moskva, vous reconnaîtrez facilement cet imposant immeuble gris, au-dessus duquel se trouve le sigle "Mercedes". La maison du quai (ou maison sur le quai pour être plus juste), surnommée ainsi depuis les années 60, fut, sous Staline et encore plus tard, la maison où étaient logés les membres du gouvernement et l'élite soviétique en général; c'est-à-dire tous les grands noms qui travaillaient à la construction de la nouvelle société soviétique. Ce bâtiment impressionnant fut le théâtre de scènes sanglantes. Nombreux furent dans les années 30, les aparachiks qui furent arrêtés lors de purges massives. Aujourd'hui y habitent encore les descendants de certains anciens locataires, ce qui est le cas pour la famille de l'architecte du bâtiment, mais aussi des membres du gouvernement actuel, des familles aisées et quelques expatriés.






photo: voyez comme le bâtiment se démarque des constructions voisines typiquement russe de la fin du XIXème siècle.


L'idée de construire ce bâtiment naît en 1920. À cette époque, les membres du gouvernement bolchévique vivaient depuis déjà deux ans disséminés dans les hôtels de la ville, notamment les fameux hôtels Métropole et National. La pénurie de logements était très importante à cette époque et assez rapidement il fallu penser à une solution plus stable. Il faut savoir, qu'après la révolution de 1917, le centre névralgique du pouvoir se déplaça de Saint-Petersbourg à Moscou. Moscou vit donc débarquer en masse la nouvelle intelligentsia et leur famille qu'il fallu loger assez rapidement dans des logements luxueux et très confortables (pour l'époque et en gardant à l'esprit que la majorité des moscovites vivaient de plus en plus dans des appartements communautaires).


Cette maison est intéressante à plus d'un titre mais par dessus tout elle reflète comme un miroir l'histoire de tout un pays et de toute une génération.



Son architecte, Boris Iofan, fut choisi car il était le mieux à même, à l'époque, de conceptualiser d'un point de vue architectural la maison type de la nouvelle idéologie. L'idée de construire ce bâtiment, là où il se trouve actuellement, fut motivé par plusieurs paramètres. L'emplacement était tout d'abord idéal; pratiquement en face du Kremlin, le long de la rivière, il devait être un prolongement moderne du Kremlin. De plus sa proximité avec celui-ci le rendait facilement accessible par tout les membres du gouvernement. Le terrain, assez grand pour accueillir ce gigantesque chantier était un des rares encore disponible dans le coeur de la ville. La seule difficulté à surmonter était la qualité du sol et du sous-sol. Effectivement, situé le long de la rivière le terrain était en zone marécageuse. Il fallu donc créer de monumentales fondations pour qu'il puisse tenir debout.




Le bâtiment fut construit très rapidement, en seulement 5 ans, de 1927 à 1931. Il comprenait 24 entrées, toutes fermées et gardées de jour comme de nuit et 505 appartements. Il s'agissait, pour ainsi dire d'une ville dans la ville. Tous ses habitants pouvaient presque y vivre entièrement en autarcie. On y trouvaient un bureau de poste, une banque, une blanchisserie, un supermarché, quelques boutiques, un coiffeur, une cantine, un jardin d'enfants, un centre médical, un club de gym et un cinéma. Le cinéma, toujours en activité aujourd'hui, était le premier cinéma de Moscou à l'époque.




Designer en plus d'être architecte, Boris Iofin dessina également tous les meubles. Petite particularité: chaque appartement possédait les mêmes meubles et aucun des locataires n'en était propriétaire. Chaque meuble était répertorié et chaque année des inventaires avaient lieu. Le but de ceci était de faire comprendre à tous les habitants, que si pour une raison ou une autre ils devenaient ennemis du peuple, ils se retrouveraient, dans le meilleur des cas, à la rue sans rien, avec uniquement les yeux pour pleurer. Ils n'étaient ni propriétaire de l'appartement (comme finalement tous les habitants de la Russie), ni propriétaire des meubles. Se voir attribuer un logement individuel (par famille) et de ce type était une énorme faveur de la part du parti et aucune attache matérielle ne devait entraver la mission de chacun de travailler dans un but commun: la construction d'une société idéale nouvelle!. Toujours dans la même optique, toutes les cuisines étaient très petites; car les plaisirs de la table et les repas en famille ne devaient pas détourner les habitants dans leurs tâches quotidiennes. Plus la cuisine était petite, moins on s'y tenait et plus on travaillait!



Quelques meubles (que vous pouvez voir sur les photos) sont aujourd'hui rassemblés dans l'ancien appartement du concierge qui a été transformé en musée.






Pour l'époque et en tenant bien compte de la situation politique de cette période, tous les appartements étaient spacieux et luxueux. La surface de chaque appartement devait faire plus ou moins 160 mètres carrés. Tous comprenaient au moins une ligne téléphonique (les conversations étaient évidemment sur écoute), l'électricité était disponible de jour comme de nuit, eau chaude et au froide ainsi que le chauffage. Les ascenseurs faisaient leur apparition. Tout cela nous parait bien normal mais il faut se replacer dans le contexte. Tous les meubles ainsi que l'architecture du bâtiment sont de style art-déco (appelé art moderne en Russie). Ne manquez pas d'observer le moindre objet dans le musée, certains en valent le déplacement.



Cette belle histoire sera ternie à partir de années 1936, date à laquelle débutèrent les purges staliniennes. Il s'agit d'une période de répression massive en URSS, pendant laquelle la direction du parti communiste, sous les ordres de Staline, utilisa l'exécution et l'emprisonnement pour éliminer toute opposition politique (existante, potentielle ou imaginaire). À partir de là, qui se croyait en sécurité pouvait à tout moment et pour n'importe quel motif se voir emprisonné, torturé, exilé ou même tué sans aucune autre forme de procès. La maison du bonheur se transforma en "baromètre de la terreur stalinienne" et plus d'un tiers de ses habitants furent tués. Une rumeur parmi les étrangers circule disant que des crimes atroces auraient été commis sur place or selon la gardienne du musée, les hommes du KGB venaient chercher les gens et ceux-ci étaient directement conduits (torturés etc...) dans le bâtiment principal du KGB, place de la Loubianka (le bâtiment existe toujours mais son nom est devenu FSB). Un flou plane donc toujours sur cette question mais cela étant le bâtiment est devenu pour tous le symbole de la terreur.




Lors de sa construction "la maison sur le quai" s'appelait "la maison du gouvernement". Ce n'est que suite à la parution du livre "la maison sur le quai" de Yuri Trifonov dans les années 60 que la maison fut rebaptisée. Ce livre est disponible en russe, en anglais et en français.



La maison est aujourd'hui habitée par des membres du gouvernements, quelques familles aisées ainsi que quelques expatriés. Voici les noms de quelques-uns des habitants de l'époque: Igor Moïsseïev (chorégraphe), Yuri Trifonov (écrivain), la famille de la seconde épouse de Staline, Nikita Krouchtchev (homme d'état soviétique)...



Je vous conseille vivement de visiter le musée. Les visites sont libres tous les mercredis de 17h à 20h et tous les samedis de 14h à 18h. Tél: 959 03 17. Toutes les informations sont en russe, il est préférable d'y aller accompagné d'un guide.