jeudi 8 mai 2008

Les files d'attente à la russe

"Durant les années soviétiques, on faisait la queue à Moscou pour tout et n'importe quoi. Chaque citoyen ne sortait pas sans son "avoska", son "au cas où", un sac, généralement un filet. Au cas où il y aurait un arrivage. Ces années de pénurie ne sont plus, les magasins moscovites sont bien pourvus, mais le rituel de la queue perdure dans les administrations, les consulats, partout où il vous faut obtenir un document (le mot est le même en russe). Alors la personne qui arrive demande immanquablement: "qui est le dernier?". Le dernier n'est pas forcément là car il a prévenu celui qui le précède de sa courte absence: il est parti chercher des cigarettes et revient tout de suite. Souvent quelqu'un s'autoproclame chef de queue et sur un morceau de papier note le nom des arrivants. Quand son tour arrive, il confie le papier à un collègue de queue. C'est là un formidable lieu de vie, de rencontres, tour à tour de solidarité et de disputes (les resquilleurs), chacun est embarqué dans la même galère."





Le goût de Moscou, textes choisis et présentés par Jean-Pierre Thibaudat. Ed. Mercure de France, 2004.



Pour illustrer voici l'extrait d'un teste de Vladimir Sorokine, publié à Moscou en 1985 dans la revue Syntaxis.




"- Camarade, qui est le dernier?


- Je crois que c'est moi, mais derrière moi, il y a encore une dame en manteau bleu.


- Je suis derrière elle alors?


- C'est ça. Elle revient tout de suite. Mettez-vous derrière moi en attendant.


- Et vous, vous restez là?


- Oui.


- Je voulais m'absenter une minute, juste une minute...


- Il vaudrait mieux attendre la dame parce que y'en a d'autres qui vont arriver et qu'est-ce que vous voulez que je leur dise, moi? Attendez, elle a dit qu'elle ferait vite...


- Bon, d'accord, je vais attendre. ça fait longtemps que vous faites la queue?


- Non, pas très...


- Et on a droit à combien par personne, vous ne savez pas?


- Non, j'en sais rien... j'ai même pas demandé. Vous ne savez pas combien on peut en acheter par personne, madame?


- Aujourd'hui, je ne sais pas, mais hier, j'ai entendu dire que l'on pouvait en acheter deux.


- Deux?


- Oui. Au début, c'était quatre et ensuite, deux.


- Eh bien, dites donc, c'est pas beaucoup! ça ne vaut pas le coup de faire la queue alors...


- Mais faites-la à deux, vous en aurez deux fois plus.


Il y en a ici qui la font à trois.


- A trois?


- Oui.


- Mais il y en a pour toute la journée comme ça!


- Mais non voyons. Les vendeuses sont rapides ici.


- On dirait pas. On n'a pas bougé...


- C'est parce que ceux qui s'étaient absentés là-bas sont revenus et ils sont nombreux...


- C'est ça, ils s'absentent et ensuite ils reviennent!


- C'est rien, ça va aller vite maintenant...


- Et vous ne savez pas combien on peut en acheter par personne?


- Trois, on dit.


- Bon, ça peut encore aller! du côté de la gare de Saviolovski, c'est toujours un par personne.


- Ça ne rime à rien d'aller là-bas, de toute façon les premiers arrivés raflent tout.


- Dites-moi, la queue était aussi longue hier?


- Presque, oui.


- Et vous avez déjà fait la queue hier?


- Oui.


- Longtemps?


- Non, pas très...


- Ils ne sont pas trop froissés?


- Au début, ça va, mais sur la fin il y a vraiment de tout.


- Sûrement qu'aujourd'hui encore ils prendront les mieux, et les défraîchis, c'est nous qui les aurons...


- Mais non, je les ai vus, et ils sont tous pareils.


- C'est vrai?


- Oui, les défraîchis, ils les mettent de côté.


- Tu parles qu'ils les mettent de côté!


- Mais si, ils sont obligés de les retirer provisoirement de la vente et d'en faire l'inventaire.


- Mais qu'est-ce que vous racontez! ils sont obligés, ben voyons! ils se font du beurre avec ça, vous inquiétez pas... ils les revendent au noir ensuite...


- De toute façon, on verra bien, c'est pas la peine de se chamailler...


- Ah, voilà la dame qui revient. Vous êtes derrière elle.


- La grande là?


- Oui.


- Je suis derrière vous alors?


- Sûrement. Moi je suis derrière ce citoyen.


- Alors, je suis derrière vous."




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