mardi 15 juillet 2008

Léon Tolstoï et Iasnaïa Poliana


Iasnaïa Poliana fut le berceau de Léon Tolstoï (Лев Николаевич Толстой), il y nacquit et y passa toute sa jeunesse entouré de ses frères. Il vécut dans la demeure familiale une cinquantaine d'années, jusqu'à un certain jour d'octobre 1910, où il décida finalement de la quitter pour ne plus jamais y revenir. Dans la lettre d'adieu à sa femme, il explique ainsi les raisons de son départ: "Mon départ te fera de la peine. Je le regrette, mais comprends et crois-moi, je ne peux agir autrement. Ma situation dans la maison devient, est devenue insupportable. Sans compter tout le reste, je ne peux pas continuer à vivre dans le luxe qui m'entourait jusqu'à présent et je fais ce que font habituellement tous les vieillards de mon âge: ils renoncent à la vie séculière pour passer dans la solitude et le silence des derniers jours de leur existence...". Il décédera quelques jours plus tard d'une pneumonie à Astapovo loin de chez lui.




Ce qui m'a frappé lorsque je suis venue pour la première fois sur les traces de Tolstoï à Iasnaïa Poliana, c'est cette immense ferveur que suscite encore aujourd'hui ce lieu magique où furent écrit notamment Guerre et Paix et Anna Karénine, les deux oeuvres majeures de la période connue comme l'âge d'Or de la littérature russe.


À peine arrivé sur les abords du domaine nous voyons déjà de nombreux visiteurs et de jeunes mariés qui viennent se faire prendre en photo, certains vont même jusqu'à se recueillir sur sa tombe, isolée dans un bois à quelques minutes à pied de la maison familiale. Sa vie riche et tourmentée transforme une simple visite en un pèlerinage enivrant. L'immense domaine qui s'étendait sur 2000 hectares lorsqu'il en hérita (par la suite plus que 500 hectares) est un extraordinaire havre de paix et de verdure. On y trouve des lacs, des étangs, de très belles allées bordées de bouleaux et cette belle forêt qui vous mangerait presque. Sur les traces de cet écrivain grandiose, il n'y a pas meilleur endroit pour effleurer un peu de ce génie au travers de sa maison conservée telle quelle depuis sa mort en 1910. Sa femme ayant toujours mis un zèle bien particulier à tout laisser en état depuis son départ.




Le prince Volkonsky, le grand père maternel fut l'organisateur du domaine, qui passa ensuite aux mains des parents de Tolstoï, de riches propriétaires terriens d'ancienne noblesse. C'est sur ces terres que Léon et ses frères naissent, passent leur enfance, jouent et grandissent. C'est d'ailleurs sur ces terres, que Nicolas, le frère ainé de Tolstoï, pour lequel il éprouvait une forte admiration et un profond respect, fonda "l'ordre pour la Sauvegarde de l'humanité". Selon la légende le frère ainé détenait le secret qui rendrait l'humanité heureuse. Il aurait même écrit ce secret sur une baguette verte quelconque, qu'il cacha dans les bois de Iasnaïa Poliana, en croyant que le jour où on la trouverait, le royaume des Cieux viendrait. Plus tard, c'est à cet endroit que Tolstoï souhaita être enterré en "souvenir de Nicolas" ce frère qu'il aimait tant, et qui mourut assez jeune de la tuberculose.


Les parents disparurent quand Tolstoï n'avait que neuf ans et les enfants furent élevés, avec grand soin, par leur tante "tantine", qui confia leur éducation à des précepteurs français et allemands. À seize ans, il entra à l'université de Kazan, où il ne brilla pas par son assiduité. Il arrêta ses étude en 1847, à l'âge de 19 ans, sans avoir obtenu aucun diplôme, et mena quelque temps une vie bohème mondaine au sein de la haute société moscovite, avant de rentrer dans la propriété familiale en 1848.




Lassé d'une ville tranquille il s'engagea à deux reprises dans l'armée. En 1851, il partit combattre dans le Caucase contre les Tchéchènes dans le régiment de son frère puis en 1855, il prit part à la guerre de Crimée. De retour il voyagea à l'étranger, notamment en France et en Allemagne, où il fut choqué par le capitalisme bourgeois. Il y visita des écoles ce qui consolida en lui le désir de se consacrer à l'éducation des serfs récemment affranchis (1861) par le tsar. Il créa d'ailleurs, quelques années plus tard une école sur le domaine de Iasnïa Poliana, dont le bâtiment est toujours existant. Sa méthode pédagogique ressemblait au système Montessori et ses principes éducatifs étaient exposés dans une revue pédagogique qu'il publia lui-même.


photo: la maison où habita la famille Tolstoï. Il s'agissait de l'aile nord-est de la Grande Maison, dans laquelle il naquit et passa son enfance.


En 1856, à son retour à Iasnaïa Poliana, il s'installa dans l'aile nord-est construite par son grand-père. L'architecture de cette aile était identique à celle de la partie conservée jusqu'à aujourd'hui. Mais le couple ayant eu 13 enfants (dont 9 survécurent), quelques modifications furent nécessaires. La personnalité de Tolstoï attirait une foule de visiteurs d'horizons différents et sa porte était toujours ouverte. On peut citer notamment: le célèbre peintre Répine, Tchékhov, Lionid Pasternad (le père de Boris Pasternak, auteur du Docteur Jivago), Maxime Gorki, Tourguéniev... de nombreux écrivains, scientifiques, compositeurs, hommes politiques, musiciens, sociologues, étudients, ouvriers, paysans...


À la mort de Tolstoï, en 1910, sa femme Sophie s'attacha à garder la maison et la disposition des pièces et des objets, tels qu'ils étaient placés au moment de son départ. Elle y vécut jusqu'à sa mort en 1919. Lénine considérant l'écrivain comme le miroir, par certains côtés, des idées révolutionnaires, l'autorisa à y terminer sa vie. C'est après la révolution d'Octobre que Iasnaïa Poliana fut transformée en un des plus importants musées commémoratifs du monde entier.



En 1921, par décret, Iasnaïa Poliana est devenue une réserve nationale et, "tous les biens immobiliers et mobiliers" devaient être conservés dans l'état où ils étaient à la mort de Tolstoï. En 1941, les allemands prirent possession de la maison et elle fut transformée en caserne. Heureusement, la plupart des pièces de valeurs furent envoyées à Tomsk: La bibliothèque, le bureau, les oeuvres d'art, les photographies et les objets usuels. Après la libération du domaine, les travaux de restauration commencèrent aussitôt; en 1942 la propriété ouvrit à nouveau ses portes et en 1945 la maison retrouva son aspect d'origine.


photo: une des maisons du domaine qui est actuellement un bâtiment administratif. En face de celui-ci se trouvent les écuries où l'on y fait aujourd'hui l'élevage d'une vingtaine de chevaux.




Lorsqu'on franchit la porte de la maison on est tout de suite frappé par l'abondance de livres. Il y en a en tout 23,000, disposés dans 28 bibliothèque. Leur abondance et leur diversité témoignent de l'intensité de la vie intellectuelle et de la variété des centres d'intérêts de Tolstoï. Les innombrables notes faites dans les livres témoignent aussi de la grande largeur d'esprit de Tolstoï, de l'attention et de l'intérêt profond qu'il portait aux courants divers de la vie sociale et politique en Russie. Lorsqu'il travaillait sur un livre il se documentait énormément pour coller à la réalité des choses. C'est ainsi que pour la rédaction de Guerre et Paix il lut environ 200 livres et articles, rien que sur la vie de Napoléon.



Tous les portraits disposés dans la maison ont une valeur historique énorme. On peut citer notamment deux portraits de Tolstoï, dont l'un fut peint par Kramskoï et l'autre par Répine. Celui de Kramskoï est le premier à donner naissance à l'image immortelle de l'écrivain. Tolstoï avait alors 45 ans, en pleine création d'Anna Karénine. Il a peint en même temps deux portraits, l'un se trouve à la galerie Tretiakov de Moscou, l'autre dans la salle à manger de Iasnaïa Poliana. Deux autres portraits ont été peints par Répine, et ils seront les premiers d'une série d'environs 70 dessins et portraits réalisés par l'artiste au cours de ses années d'amitié avec l'écrivain.



S'y trouvent également les portraits des ancêtres de Tolstoï, très précieux comme portraits de personnages ayant joué dans leur temps un rôle historique certain dans le destin de la Russie. Mais aussi, pour Tolstoï, ces portraits lui donnaient une première image des personnages de ses oeuvres historiques. Dans de nombreuses oeuvres de Tolstoï perce le style autobiographique mêlé aux légendes familiales. Dans Guerre et Paix, Nicolas Volkonsky (son grand-père maternel) et Ilia Tolstoï (son grand-père paternel) servirent de référence aux personnages du vieux prince Bolkonsky et du vieux comte Rostov.


Toute la maison est décorée de façon plutôt simple. La plupart des meubles n'ont pas de style particulier et ne sont pas luxueux. Ils ne ressemblent en rien au mobilier seigneurial des domaines de l'époque. Seuls les portraits de famille, les meubles de style en acajou, les tables de jeu incrustées, les chandeliers et les fauteuils anciens, sont des restes de l'ameublement de l'ancienne maison, actuellement disparue, dans laquelle Tolstoï est né.



Tous les autres objets et meubles sont très simples. Tout au long de sa vie Tolstoï a essayé de se séparer le plus possible de tous les biens qui l'entouraient et dont il n'avait pas besoin. Ce mode de vie très simple auquel il aspirait était le résultat de sa quête spirituelle. Pour lui, les choses simples étaient les plus vraies. Cette vie à la campagne lui avait donné le sens du juste mais il était impuissant à changer catégoriquement son mode de vie. Il était marié, avait une famille et celle-ci ne pouvait se séparer de leurs biens. Il vivait donc peu à peu une vie qui ne lui correspondait plus, et il lui est arrivé plusieurs fois à vouloir mettre fin à ses jours. Durant ces moments tourmentés, il écrivait dans son journal: "...Je crie de douleur, je me sens perdu, pris au piège, je me déteste et déteste ma vie". C'est certainement pour cela qu'il pris un jour la décision de quitter définitivement Iasnaïa Poliana.


Quelques jours après sa fugue, Tolstoï, accompagné de son médecin commence à se plaindre, la fièvre s'installe. Les voyageurs décident de descendre à Astapovo, le village suivant. Le chef de gare ne mettra que quelques secondes à reconnaître le vieillard. Il l'installe alors dans une des salles d'attente , avant de le transporter dans sa maison. C'est ici qu'il s'éteindra.




photo: plan du domaine situé à l'entrée



Sophie partagea la vie de Tolstoï durant 48 ans, et ce n'est pas sans peine qu'elle accompagna dans la vie l'un des hommes les plus compliqués parmi les grands hommes du XIXème. Elle avait le rôle unique d'amie intime, d'épouse, de mère de nombreux enfants, et de maîtresse de maison. Douce et attentionnée avec ses enfants elle devait tenir la maison et le domaine de mains de maître sans compter le rôle non negligeable qu'elle a tenu dans la rédaction des livres (notamment Guerre et Paix) et l'immense correspondance qu'elle entretenait entre autres avec les éditeurs.



Sophie fut dès les premières années de leur mariage sa secrétaire. C'est elle qui recopiait au propre les chapitres de ses romans. Tolstoï, minutieux et perfectioniste ne cessait de relire ses chapitres afin de retranscrire de la façon la plus juste le fond de ses romans. Il les annotait tellement que les copies en devenaient noires et illisibles. Sophie passait alors des heures à les déchiffrer. Elle recopia jusqu'à dix neuf fois certains passages de Guerre et Paix et dû le réecrire quatre fois en entier.

Elle était toujours occupée. Elle cousait et recousait sans cesse des robes, les chemises de son mari, elle brodait. Elle tenait les comptes de la maison, elle s'adonnait à la peinture. Elle entretenait une volumineuse correspondance avec les éditeurs des oeuvres de Tolstoï, mais aussi avec les parents et les amis. Pendant de longues années elle a également tenu un journal intime, dont la majeure partie fut éditée en quatre tomes après la révolution. Son activité sociale et littéraire était célèbre du vivant de son mari ainsi qu'après sa mort.



Sa chambre est la pièce la plus chaleureuse et la plus décorée de toute la maison. De nombreuses photos sont accrochées au mur dont la plupart ont été prises par elle. Beaucoup de petits objets, provenant de sa belle famille y sont également présents. Gardienne des traditions, elle portait une attention minutieuse aux reliques familiales. Ce trait de caractère se retrouve dans le soin qu'elle mit à faire l'inventaire des affaires de la maison. Sophie Tolstoï termina sa vie dans cette chambre et mourut d'une pneumonie à l'âge de 75 ans, en 1919.







Dès le début de leur mariage, Léon et Sophie Tolstoï tiendront tous les jours un journal intime qu'ils s'autoriseront chaqu'un de lire. L'étude de ces notes a permis de dresser le portrait d'un couple unis dans l'écriture et la transcription des oeuvres mais déchirés par de multiples querelles familiales.



Tolstoï fut enterré très simplement, comme il l'a souhaité, dans le bois de Iasnaïa Poliana, au bord du ravin où, selon les récits d'enfance de son frère Nicolas, serait enterrée la baguette verte. Sa mort eut un retentissement énorme en Russie et dans le monde entier, plus de 6000 personnes vinrent se joindre à la procession. Des centaines de télégrammes de condoléances arrivèrent à Iasnaïa Poliana et à Astapovo. De tous les coins de la Russie, des personnes de toutes professions sont venues se recueillir devant la tombe, prendre connaissance du cadre dans lequel il vécut et créa ses oeuvres de génie.



Les descendants de Tolstoï sont aujourd'hui dispersés dans de nombreux pays: Russie, France, USA, Suède, Italie, Suisse, Allemagne, République Tchèque, Canada.

Comment y aller: Iasnaïa Poliana se trouve à envviron 200km au sud de Moscou, à une vingtaine de kilomètres après Toula. En voiture il faut compter trois à quatre heures (route mauvaise et éventuels bouchons). Sinon le plus facile consiste à prendre le train express à Kourski Vokzal (3 heures). En arrivant vous prenez le bus jusqu'au domaine. Le bus numéro 261 va à Iasnaïa Poliana. La maison est ouverte de mai à octobre: du mardi au dimanche. Elle est fermée tous les lundis et le dernier mercredi de chaque mois. De 10h à 18h (dernière admission 16h30). Il est possible de rester sur le territoire de la propriété jusqu'à 19h. De novembre à avril, les jours ouvrables sont les mêmes, de 9h00 à 17h (dernière admission 15h30). Tél: (0872) 31 44 44.


Bibliographie:

Nicolas Pouzine, "Iasnaïa Poliana. Résidence et musée Léon Tolstoï", Ed. Iasnaïa Poliana, Moscou, 1998.


Pour en savoir plus sur la vie de Tolstoï:


Henri Troyat, "Léon Tolstoï", Ed. Fayard, Paris, 1965.

3 commentaires:

Allie a dit…

Je viens de lire cet intéressante visite guidée de Iasnaïa Poliana et je trouve ça très intéressant! Je suis arrivée ici par hasard, en cherchant des informations sur Tolstoï. Je viens de terminer une biographie du couple Sophie/Léon et je suis en train de relire Guerre et Paix. Merci pour cette belle visite!

Greg a dit…

Un acte manqué passe inaperçu dans notre vie puisque cette dernière continue de s'écouler comme à l'ordinaire. Aucune douleur n'est ressentie par celui qui le commet. Et pourtant il commet bien quelque chose : il commet par omission.

Anonyme a dit…

Le journal de sophie tolstoï "Ma Vie" m'absorbe depuis des mois.........j'irai à Iasnaia Poliana